Sommaire

HISTOIRE ET ARCHITECTURE DE L’ABBAYE AUX HOMMES DE CAEN

XIème SIECLE

Après une jeunesse très tumultueuse et emplie de dangers, Guillaume II dit “ le Bâtard ” réussit, l'été 1047, avec l'aide du roi de France Henri 1er, à mâter des barons révoltés , lors de la bataille du Val es Dunes (là où sont installés aujourd'hui des éoliennes à l'est de Caen). Comme il ne souhaite pas renouveler l'erreur de son père dit “ Robert le Magnifique ”, en s'unissant à la mode danoise (more danico) c'est-à-dire en prenant une concubine, une “ frilla ” (une “ chérie ” dit Lucien Musset), une femme qui ne soit pas de son rang.

Guillaume est de lignée royale apparenté par des mariages ou unions diverses, soit avec les rois de France, soit avec les rois d'Angleterre, soit avec les souverains norvégiens ou danois ou encore d'autres familles comme les souverains de Flandre, eux-mêmes de lignée princière. D'ailleurs n'utilise-t-on pas le terme “ principat ” (François Neveux) pour qualifier les différents ducs depuis Rollon ?

Mathilde de Flandre sera son choix. Elle est fille de Baudouin V et de la princesse Adèle de France, petite fille de Robert le Pieux et nièce de Henri 1er, l’un et l’autre rois de France. Le mariage a lieu en petit comité : la princesse Adèle ne se déplace pas à Eu où a lieu la réception par Guillaume de sa fiancée Mathilde (ou Mahaut, Maud, etc) accompagnée de son père Baudouin V. De grandes cérémonies accompagneront le mariage célébré vers 1050 ou 1051.

Immédiatement un “ demi oncle ” de l'époux, Mauger archevêque de Rouen fils de Richard II et d'une concubine, Papia, s'élève contre cette union, en qualifiant les époux de “cousins ”. Or la filiation démontre que ceux-ci étaient certes parents par suite d'alliances diverses entre les familles normandes et flamandes, mais qu'ils n'étaient pas cousins par le sang.

Lanfranc moine italien de grand savoir, conseiller des Papes, théologien de renom, prieur de l'abbaye du Bec Helouin, prend fait et cause contre ce mariage qui n'était pas conforme aux lois canoniques. Guillaume qui savait ces éléments n'avait pas jugé bon de demander une dispense comme c'était l'usage, soit par orgueil, soit parce qu'il jugeait cette démarche inutile. Le duc devant cette levée de boucliers fait expulser Lanfranc de ses Etats. On dit (chroniques de Benoit) que rencontrant lors d'une chasse le moine Lanfranc qui partait à Rome, peut-être pour demander l'excommunication papale à l'initiative de Mauger, Guillaume s'étonne et lui demande “ pourquoi es-tu encore là ? ” le moine répondit que “ s’il avait meilleure monture il serait déjà loin... ”.Les deux hommes s'expliquent et, si Lanfranc va sans doute à Rome, c'est pour se renseigner sur la réparation qui serait exigée par le pape Nicolas II. Lanfranc reviendra avec dit-on une réponse: deux abbayes et quatre hôpitaux (à Caen, Bayeux, Cherbourg et Rouen).

Dès les années 1059-60, Mathilde fera construire, sur les plans de Lanfranc, ce qui deviendra l'abbaye aux Dames dédiée à la Sainte Trinité. Cécile l'une des filles du couple ducal entrera dans les ordres à 6 ans et deviendra plus tard abbesse de l'abbaye. Pratiquement toutes les abbesses seront de très haut lignage voire de filiation royale.

Guillaume tardera à construire son abbaye, car il était toujours aux prises avec ses barons. Cependant, soucieux de montrer à la papauté ses très bonnes dispositions, il imposera à ses chevaliers la “ Trêve de Dieu ” (concile de Caen 1047). Une petite chapelle “ Sainte Paix ” rue du Marais sise au dessus de la gare de Caen, célèbre encore cette création.

Enfin, en 1063, Guillaume charge Lanfranc, qu'il vient de nommer abbé de la future abbaye, d'en préparer les plans. Le duc dira : “ce sera ma sépulture ” et il souhaite donc un monument d'importance.

De 1063 à 1065

Lanfranc achète les terres nécessaires à la construction des futurs édifices, constitue le patrimoine de l'abbaye et, sans doute avec l'aide de Gondulf, un moine du Bec, dresse les plans de l'ensemble abbatial : église, bâtiments conventuels (scriptorium, réfectoire, dortoir, chapitre ...), bâtiments fermiers ou d'usages variés, les édifices d'accueil des pèlerins en route pour le mont St Michel et autres lieux, les infirmeries et léproseries, le port et tout ce qui est nécessaire à une exploitation en autarcie.

Mais un autre sujet pointe : l’Angleterre….
Une grand’tante de Guillaume, Emma, avait épousé successivement deux rois d’Angleterre, Ethelred et Knut. De ces unions quatre enfants étaient nés mais un seul survécut : Edouard (déjà dans un monastère) appelé plus tard « le Confesseur » car très pieux. Il deviendra donc roi d’Angleterre et régnera presque vingt ans Il avait épousé Edith, sœur d’Harold Godwin, baron du Wessex et autres terres, très grande famille, mais non royale, et ce dernier, profitant de sa parenté avec la reine jouera le rôle de premier ministre sans le nom Or, le couple royal n’ayant pas eu d’enfant, le roi avait, dit on, fait choix de Guillaume pour héritier. Le drame se nouait..


Le denier du couronnement (Musée de Rouen)

1066

Le 5 janvier 1066, Edouard meurt. Dans les 24 heures Harold se fait reconnaître comme roi par le Witan, le haut conseil des barons anglais. Guillaume l’apprend et immédiatement entreprend de préparer l’invasion de l’Angleterre pour conquérir son héritage. La tapisserie de Bayeux raconte ces événements historiques, ethnographiques et militaires, c’est un document unique.

Arrêt des constructions débutantes : tout est axé sur les préparatifs de l'invasion et de la conquête de l'Angleterre où les armées normandes débarquent en septembre. Le 14 octobre, au cours de la bataille d'Hastings, le roi Harold est tué. Le 25 décembre, à Westminster, Guillaume est couronné roi d'Angleterre.

Les terres d'Harold sont saisies par le roi comme biens personnels et le fruit de ces propriétés servira en grande partie à construire l'Abbaye dite “ Abbaye aux Hommes ”. et qui est , en fait, dédiée à St Etienne.

1067


Eglise St Nicolas : le choeur.

En mars, le Roi est de retour en Normandie. Les travaux vont reprendre mais avec des moyens bien plus importants qui vont permettre la modification du plan initial. En effet, il semble que celui-ci prévoyait un choeur long de deux travées, soit l'équivalent du choeur de l'église St Nicolas construite par les moines à partir de 1080, probablement sur la base du plan primitif de l'abbatiale St Etienne, pour servir d'église paroissiale aux habitants du Bourg-l'Abbé.








St Etienne : mur nord de la nef.
A droite,la chapelle Halbout (XIVème siècle)

Au retour du duc et roi Guillaume, le plan est donc modifié afin d'agrandir le choeur. Cela semble confirmé par les recherches de Georges Bouet, secrétaire d'Arcisse de Caumont vers 1860, qui a examiné minutieusement l'architecture de St Etienne, et qui a reconnu dans les escaliers des clochetons qui bordent le choeur, de la maçonnerie romane entre les voûtes des galeries du choeur et les soupentes,. On peut donc penser que le choeur roman, deuxième version, dont il ne reste rien, avait 4 travées et qu'il était fermé par un mur droit ou une abside en cul de four. Il est resté dans cet état jusqu'à la modification de la fin du XIIème siècle.






Scansion des piles fortes et piles faibles et la voûte romane sur croisées d'ogives.

La nef n'est pas tout à fait conforme au canon bénédictin car la largeur des bas côtés est très légèrement inférieure à la cote en usage c'est-à-dire à la moitié de la largeur de la nef, mais elle est le parfait exemple de l'art roman normand avec ses trois étages, les tribunes au niveau intermédiaire et une coursière (galerie édifiée dans l'épaisseur du mur et propre au style normand) au 3ème niveau. Les murs nord et méridionaux sont assistés de puissants contreforts qui ne montent pas jusqu'au 3ème niveau ; ce n'était pas nécessaire puique le vaisseau central ne devait pas être couvert d'une voûte de pierre mais seulement d'un plafond en bois. Enfin la nef est scandée par les colonnes fortes et faibles, une alternance sans doute d'origine germanique, et qui se révèlera très utile lorsque l'on posera la voûte de pierre 50 ans plus tard (ce qui ne veut pas dire, comme le pensent certains que les ouvriers du XIème siècle savaient ce que construiraient ceux du XIIème..!).


1077

Le 13 septembre, cérémonie solennelle de la dédicace. L'édifice est quasiment terminé et les moines peuvent en prendre possession. Pour que ceux-ci soient tranquilles et protégés, Lanfranc à l'instar de ce qui existe à Fécamp et ailleurs, demandera au pape le privilège d'exemption qui permettrait à l'abbaye de dépendre directement de Rome. Sauf administration du Saint Chrême et autres cérémonies très spéciales, l'évêque de Bayeux ne pourrait interférer dans la gestion ni entrer dans les bâtiments dépendant de l'abbaye sans la permission de l'abbé (au 18ème siècle un évêque se plaindra lors d'une cérémonie à l'église St Nicolas, église paroissiale, donc en service normal, qu'il ne puisse pas entrer chez les “ malédictins ” merveilleux et élégant propos du XVIIIème siècle!). C'est le pape Alexandre, ancien condisciple de Lanfranc qui en 1068 confirme ce privilège à perpétuité. Cependant, il semblerait que celui-ci ait définitivement disparu avec le chanoine Gouhier en 1977 après une dispute avec l'évêque du moment. Certains en rêvent encore... L'abbaye reçoit parallèlement de très nombreuses dotations du roi et des barons.

1087

Le 9 septembre Guillaume meurt à Rouen. L'inhumation à St Etienne donne lieu à plusieurs histoires plus ou moins vérifiables comme celle de la clameur de “ Haro ” lancée par Ascelin pour son père Arthur, non indemnisé lors de l'expropriation des terres, ou celle de la peau de boeuf enveloppant le corps de Guillaume et qui, selon Ordéric Vital, aurait crevé lors de la mise au tombeau du duc et roi.

1090

Début de la construction de la façade. Celle-ci, 1er exemple d’une façade dit harmonique, participe pleinement à l'équilibre de l'édifice.

La structure de l'ensemble se conjugue par 3, chiffre symbole de la Trinité. Le bloc de façade reflète à l'extérieur les structures intérieures de l'église ce qui est le propre d'une façade harmonique : horizontalement les trois portes correspondent à la nef et aux deux bascôtés, verticalement, les portes et les deux rangs de fenêtres correspondent au rez-de-chaussée, aux tribunes, et à l'étage des fenêtres. Mais on retrouve ce même chiffre 3 dans la structure verticale : le bloc de façade, dont on vient de parler, les tours, dont le décor est, lui-même triple : bandes lombardes en bas, plus ouvertes au milieu, percées de deux ouvertures en haut, ce qui donne beaucoup d'élégance à ce style roman parfois si lourd.(Ne parle-t-on pas de “ château de Dieu ”, par analogie avec la construction des châteaux forteresses!), et enfin les flèches ajoutées au début du XIIIème siècle, flèche presque romane au nord, déjà gothique au sud.

Cette façade sera le modèle de celle de Notre Dame de Paris et, ensuite, de la plupart des cathédrales gothiques.


La porte sud et son arc noyé dans la pierre.

On y remarquera que la porte sud possède un arc noyé dans la pierre; ce n'est pas un arc de décharge mais probablement la trace de la seule porte prévue à l'origine (l'abbaye du Thoronet, Var présente la même disposition). Elle sera remplacée rapidement par la porte principale que nous connaissons. Les moines, eux, devaient utiliser une porte encore visible dans la tour sud et qui donnait accès au monastère. La porte de la tour nord ne comporte aucune modification sans doute parce qu'elle a été construite en dernier.

L'ensemble majestueux du vaisseau impressionne le visiteur qui entre par la façade. Les maisons construites au XVIIIème siècle le long de la rue Guillaume actuelle, masquent malheureusement le développement grandiose des parties nord, mais, dès qu'il entre dans l'abbatiale, le visiteur est impressionné par la profondeur du vaisseau : 107 m pour la nef et le choeur!

Longue de 56 mètres, la nef et ses huit travées, presque complètement d'origine, était jusqu'à la révolution et l'expulsion des moines le 2 novembre 1790, souvent inoccupée. Sur les piliers, en alternance, les colonnes engagées, fortes et faibles, sont gravées de quelques très rares sculptures ou masques grossiers particulièrement vers le bas de la nef.


La nef avec ses trois étages et l'alternance des piles fortes et faibles

XIIème SIECLE

La construction de la voûte au début du XIIème siècle (1115- 1120) est la seconde grande modification de l'abbaye. L'invention à Lessay puis la construction à Durham en Angleterre de la voûte sur croisées d'ogives, va permettre plus tard l'éclatement du gothique. Sans ces voûtes ce dernier style n'aurait pas permis ces audaces qui se répandront dans toute l'Europe et monteront même, un siècle plus tard, jusqu„à 48 m à Beauvais!

Il ne reste de ces voûtes romanes que celles de la nef. Celles du choeur ont disparu, noyées dans les réfections et les modifications de la fin du XIIème et les malheurs du XVIème siècle.


Description du mur épais (G Bouet)

Mais la pose des voûtes sur croisées d'ogives a nécessité la réfonte complète du troisième niveau de la nef pour faire place aux retombées des ogives et aussi pour en compenser les poussées. Les études réalisées, notamment, au XIXème siècle, laissent penser que la partie extérieure des murs de la nef est restée quasi inchangée depuis l'origine, mais que, par contre, la partie intérieure a été complètement refaite. Les dessins de Georges Bouet sont, à ce sujet, extrêmement clairs : plutôt que de renforcer les contreforts à l'extérieur, l'architecte inconnu a utilisé la coursière pour créer ce renfort d'en haut sans peser autrement sur les murs, grâce aux arches et colonnettes que nous pouvons admirer, laissant le passage libre à la lumière par les fenêtres d'origine.

Et sur les éléments ainsi modifiés les sculpteurs anglo-scandinavo-normands, sans doute venus d'Angleterre, plus précisément de Durham après l'achèvement de la cathédrale, vont multiplier une ornementation qui, en reproduisant les décors qu'ils connaissaient des églises et édifices en “ bois debout ” de Scandinavie, constitue le témoignage de ce que fut l'art Viking à son chant du cygne, au milieu du XIIème siècle.. La pierre de Caen tendre à l’extraction ou qu’il suffit d’arroser un temps pour la travailler, se prête admirablement à cet opus.

Effectivement, le troisième niveau regorge de sculptures romanes mais sur des thèmes très éloignés de la mythologie gréco-latine puisqu'ils sont inspirés de la mythologie scandinaves. Par exemple, le serpent “ Jörmungand ” ou “ Midgarsörm ” y est très présent. Ce fils de Loki, au rôle primordial, est représenté 6 fois avec des styles différents : de Jelling à Urnes, c'est lui qui tient le monde en équilibre. Plus tard les luttes entre les dieux provoqueront le “ Ragnarök ”, l'effondrement du monde, la bataille des dieux (traduit par Wagner en “ Crépuscule des dieux ”), générant par cela même le renouveau, les autres créatures s'étant mises à l'abri dans “ Iggdrasil ”le frêne sacré. Si les moines ont accepté ces sculptures c'est sans doute que connaissant encore la vieille mythologie ils savent que ces créatures survivantes reconstruiront plus tard, disent les sagas un monde de paix, prélude au christianisme...

Jörmungand style de Jelling Jörmungand style Ringerike

Il y a aussi d'autres décors peut-être inspirés par la tapisserie de Bayeux dont plusieurs pièces sont reproduites sur les chapiteaux ou les consoles : un oiseau (cygne ou oie ?), un lion-cheval que nous retrouvons aussi à l'église de Hallingdal en Norvège, ou des têtes d'elfes noirs aux oreilles pointues qui mangent des elfes blancs ou des hommes.

En haut, oiseau sur une console d'ogive;
en bas, image de la tapisserie de Bayeux
(avec autorisationde la ville de Bayeux)
En haut, scène 9 de la tapisserie de Bayeux avec autorisation de la ville de Bayeux;
au centre, lion-cheval sur un chapiteau;
en bas, sculpture de l’église de Hallingdal .
Elfes sur des consoles d'ogives

XIIIème SIECLE

Le choeur est modifié car il fallait des chapelles et des autels, d'une part, pour exposer à la vénération des fidèles, quelques jours par an, les reliques rapportées de Terre Sainte par les croisés, d'autre part, pour permettre aux moines prêtres (entre 50 et 80) de célébrer individuellement les messes basses, la réforme grégorienne étant passée aussi par là.


Les 3 niveaux du choeur gothique

Pour ce faire comme il était impossible de prolonger le choeur vers l'est car un bras de l'Odon coule sous l'emplacement actuel du bâtiment de l'état civil, l'architecte va simplement créer un déambulatoire (voir plan) qui permettra l'accès aux chapelles, la possibilité de processions, et une circulation plus aisée entre les différentes parties du sanctuaire. En Angleterre et dans d'autres régions de l'empire anglo-normand on a plutôt privilégié le prolongement du choeur comme à Durham, Winchester ou Saint Ouen de Rouen et autres lieux ; il y a ainsi des choeurs presque plus longs que la nef !

Ce n'est pas le cas à St Etienne car le choeur a été transformé mais non détruit. Pour preuve nous avons les arcs formerets en arrière des grandes arcades du 1er étage qui sont complètement romans, plusieurs architectes spécialistes le confirment. Les arcs gothiques sont donc un placage certes de grande envergure car il couvre l'ensemble des travées mais qui montre qu'au XIIème siècle, lorsqu'il était possible d'épargner des destructions donc de l'argent on n'hésitait pas ! Le choeur a donc été modifié mais en gardant toujours la marque du roman.


Le choeur avec, au centre du sanctuaire,
le tombeau de Guillaume.

Nous avons donc, dans le choeur, se superposant, mais toujours visibles, les deux styles, roman et gothique côte à côte : les écoinçons, les rosaces ou l'arc formeret sont du XIème siècle, la voûte, les lancettes, les colonnes de la fin du XIIème ...

Par contre, l'abside est entièrement nouvelle et dans le nouveau style gothique, moderne, plus élégant et qui permet des audaces que l'art roman, plus frustre, n'aurait jamais pu autoriser. C'est ainsi que, pour éviter la massivité des piliers romans, l'architecte Guillaume et son maitre d'oeuvre Acelin (ils sont l'un et l'autre enterrés sous le mur goutterot de la chapelle de la Ste Vierge) vont dédoubler les piliers du rond-point, disposition que l'on retrouve dans la cathédrale de Bayeux ou de Coutances.

Il semble probable que le chantier a débuté par la construction des chapelles rayonnantes puis du déambulatoire. Il s'est poursuivi par la consolidation des hauts avant de s'attaquer aux murs (larges de 1.65 m) du choeur. Ainsi s'expliquent les nervures des galeries, ces ogives aux claveaux très particuliers puisqu'ils ont 5 côtés (non compris la face postérieure). On sait que ce type de claveau ne fut utilisé que dans les années 1180 et pendant une quinzaine d’années (Dictionnaire styles en architecture de Wilfried Koch). Cela donne donc une datation certaine des travaux. Jean de Baillehache les a respectés dans les reconstructions du XVIIème.

XIVème SIECLE

Les moines, dont le nombre était réduit à une quarantaine, souhaitaient disposer d'un lieu moins froid que le choeur pour célébrer les offices de nuit en hiver. En 1315, le chanoine Halbout, chanoine de l'église du St Sépulcre , fera construire la chapelle qui porte son nom dans le style gothique flamboyant. C'est aujourd'hui le baptistère de la paroisse.

XVIème SIECLE


St Etienne en 1545, avec la
haute flèche détruite en 1566

En 1562, une troupe de protestants (Caen est assez huguenot) va envahir l'abbaye, piller, détruire, voler tout ce qui peut être emporté. Le tombeau de Guillaume en marbre richement orné de pierres précieuses et argent noirci est violé, le corps du roi profané et les ossements sont confiés à un moine de l'abbaye, à l'exception d'un seul donné à un certain Charles Tostain. Mais, l'année suivante, une nouvelle incursion huguenote entraîne la disparition de ces restes. La seule relique de Guillaume, un fémur gauche, conservée par la famille Tostain sera remise au monastère en 1642 après que tous les événements aient cessé et l'abbaye restaurée.

En 1563, le Comte de Montgommery, qui occupait la ville de Caen, réquisitionna toutes les cloches de la cité, n'en laissant qu'une par église, et fit enlever les essentes de plomb qui couvraient l'abbatiale, sans doute depuis l'origine. Ainsi découverte, l'église va être soumise à toutes les intempéries.

En 1566, le sénéchal de l'abbaye, un certain Jean Laurenx, dit Le Goullu, sans doute pour récupérer les énormes poutres qui portaient les cloches disparues, va par ce travail, en une journée, déstabiliser la tour lanterne en laissant tomber ces madriers de 30 m de haut. Les vibrations vont achever un édifice déjà fragilisé et, vers 21h, la flèche de la tour lanterne, une flèche de près de 100 mètres de haut, tomba sur le choeur détruisant une partie de celui-ci et du déambulatoire. Par contre, l'abside est peu touchée (on peut y observer les restes d'une fresque du XIIIème siècle, presque effacée mais visible).

Privé de couvertures, le choeur crevé, le vaisseau dévasté n'offre plus aucune protection contre les éléments et contre les hommes qui l'utiliseront comme carrière de pierres, avec la bénédiction des autorités.

XVIIème et XVIIIème SIECLES

L'église était dans un tel état de ruines que la destruction du choeur et du transept était déjà décidée lorsque Jean de Baillehache, chantre puis prieur de St Etienne, s'opposa à cet abandon. Avec l'aide de son abbé Charles d'Ô, du roi de France et du parlement de Normandie, il entreprit, à partir de 1606, de rebâtir et de redonner vie à l'abbatiale (par exemple en passant commande au menuisier Crouillères de la chaire et des 116 stalles que l'on peut voir dans le choeur et la chapelle Halbout) si bien qu'elle put être, de nouveau, consacrée le 13 mai 1626.

L'extraordinaire dans les reconstructions effectuées dans l'Abbaye aux Hommes c'est que les différents architectes ou maitres d'oeuvres ont travaillé en respectant le style premier des parties endommagées. Le seul exemple de modifications rompant avec les origines est le remplacement, au XVème siècle, des voûtes d'arêtes des bas-côtés par des voûtes sur croisées d'ogives.


La façade de l'Hôtel de Ville (18ème siècle)

Mais, pendant ces décennies de troubles, la vie monastique s'était tellement relâchée que tout retour à une vie normale n'était plus possible (Par exemple, on a tenté de rappeler aux moines qu'ils étaient cloitrés, ne pouvaient donc pas sortir et que, s'ils devaient le faire, ils ne devaient pas être armés !...). La vingtaine de religieux encore présents s'accomodant fort bien de cette situation et s'opposant à toute réforma, on fit appel, en 1663, aux Mauristes, moines réformateurs, qui s'installèrent à St Etienne pour 127 ans. Ils vont y restaurer la Règle bénédictine, non sans difficultés car la coexistence avec la communauté des moines « anciens » n'était pas aisée. Ils vont également rétablir la splendeur de l'abbaye avec la reconstruction des bâtiments conventuels (aujourd’hui l’Hôtel de Ville) ruinés par les guerres de religion et devenus inhabitables. Dans l'abbatiale, ils feront installer les Grandes Orgues (1741), l'horloge du transept (1744), et réhabiliteront le sanctuaire : autel somptueux et réfections des sols.

La Révolution française fut nettement moins destructrice que les guerres de Religion. L'abbaye, déclarée bien national, fut mise en vente et achetée par la ville de Caen qui installa les bureaux du district dans les bâtiments conventuels. La vie monastique était devenue impossible et les 19 religieux encore présents choisirent de quitter le monastère, le 2 novembre 1790, après avoir célébré l'office des morts.

L'abbatiale resta sans affectation après avoir été, quelque temps, transformée en temple de l'Etre suprême, ce qui la sauva du vandalisme.

XIXème et XXème SIECLES

Le concordat de 1801 permit de rendre l'abbatiale au culte divin. En 1802, le nouvel évêque de Bayeux, Mgr Brault, la consacra église paroissiale. Cette nouvelle paroisse remplaçait celles de St Etienne le Vieux, St Martin et St Nicolas (l'église St Nicolas sera transformée en grenier pour le fourrage et les fournitures de la cavalerie).

Un conseil de fabrique fut élu (aujourd'hui conseil paroissial) afin de gérer les biens de la paroisse. L'abbatiale ayant été vidée de tout son mobilier, les marguilliers (membres du conseil de fabrique) mirent plusieurs dizaines d'années à meubler l'église, tant en meubles meublants (chaises, bancs etc..) qu’en ornements et objets sacrés : calice, soleil, nappes, aubes et autres ornements somptueux présentés lors des journées du Patrimoine.

En 1925 une importante donation de la famille Cauvet complétée par le curé de l'époque, Mgr des Hameaux, permit d'entourer le choeur d'une grille en fer forgé. Dessinée par un neveu de V.Ruprich-Robert et réalisée par Gustin, un ferronnier de Caen, elle fut ornée, dans sa partie supérieure, par des armoiries, vraies ou fausses, dessinées par Dustin, professeur à l'école des Beaux-arts, et qui montrent la succession des abbés et prieurs, des bienfaiteurs et des architectes, maître d'oeuvres et grands restaurateurs de l'abbaye.


Les grilles en fer forgé posées autour du choeur à partir de 1925.
A leur sommet, elles sont ornées de cartouches contenant les noms et les armoiries, vraies ou fausses, des principaux personnages qui ont compté dans la vie de l'abbaye.
A droite, les armoiries de l'abbaye au milieu du 15ème siècle.
Au centre, celles de Jean de Baillehache, sauveur de l'abbatiale au 17ème siècle.
A gauche, celles de Charles d'O, abbé commendataire qui soutint l'oeuvre de Baillehache.

Aujourd'hui l'église abbatiale St Etienne continue de célébrer des offices majestueux pour la plus grande gloire de Dieu. Plus de 150 bénévoles sont heureux de poursuivre en différents domaines l'oeuvre des moines : du service d'autel au décor floral, de l'entretien quotidien à l'accueil des visiteurs. Les services techniques de la Mairie assurant pour leur part le gros entretien.

Les bâtiments conventuels qui avaient été transformés, en 1804, en lycée impérial, puis royal, puis, finalement Malherbe, sont, depuis 1965, occupés par l'administration municipale. Les Caennais à juste titre célèbrent toujours Guillaume le Conquérant qui leur offre ainsi par-dessus les siècles, probablement, la plus belle mairie de France.

Jacques Legendre

Bibliographie :

  • Chroniques de Benoist- XIIème Traduites par Paul Fichet
  • Histoire de Normandie par Orderic Vital (Livre 2 & 3) traduit par Guizot
  • Abbaye St Etienne de V. Ruprich-Robert
  • Analyse architecturale de l'Abbaye St Etienne de Caen Georges Bouet
  • Abbaye St Etienne par Célestin Hippeau
  • Textes de l'abbé Huet
  • Des ducs aux Rois par François Neveux
  • Les textes de Maylis Baylé, Véronique Gazaux, Lucien Musset.
  • Thèse de Mathias Noell traduite par Christian Dereims
  • Brochures de René Parisse, Bernard Gancel, Jacques Legendre